Prix Cherpillod 2022

De Gaston Cherpillod, né en 1925 à Lausanne et disparu en 2012, on ne peut pas dire qu’il avait la langue dans sa poche. Il n’y a qu’à lire Le chêne brûlé pour s’en faire une idée et découvrir ainsi un homme à l’enfance marquée par les inégalités sociales. Marque au fer rouge, qui se déploiera dans son style — direct et cru — comme dans sa vie, puisque l’engagement dépasse le texte pour devenir politique, en actes. Membre du Parti ouvrier populaire, il se voit suspendu de son enseignement de latin et de grec dans les années 1950 : étiquette partisane inconvenante dirait-on.

Et s’il chapeaute à présent le prix littéraire du Gymnase de Renens, ce n’est pas anodin : il a oeuvré pour cette ville de 1978 à 1985, en qualité de conseiller communal. Ainsi, sur ses traces, nous vous invitons à prendre votre « plume » — de prose, de vers, de théâtre, d’essai, de mélange de genres (pourquoi pas ?) — et à nous envoyer votre texte. Le prix Gaston Cherpillod récompense en effet une oeuvre écrite inédite, inventive et remarquable par son style.

Cette année, c’est Sandra Frei, 1M10, qui a remporté le prix avec sa nouvelle Jour de fête, à découvrir ci-dessous.  Le jury était composé de Laure Bourgknecht, Estelle Müller, Sandrina Sliwinska, Chimène Crausaz, Valentin Manzanares et David Pagotto. Un grand merci pour leur travail de juré.

La file de français.

Jour de fête

Les champs défilaient, un mélange de couleurs confuses qu’on ne pouvait observer plus d’une demi-seconde à cause de la vitesse. La tête appuyée contre la vitre, Peter les observait sans les voir, il aimait ce sentiment d’absence, les pensées qui tournaient dans sa tête l’effleuraient sans qu’il y accorde une réelle importance. Il se sentait bien, il aurait souhaité que cet instant d’insouciance ne cesse jamais, mais la voix de son frère le ramena brusquement à la réalité:

- Hé le génie, t’as pas entendu ? On arrive à Braunau dans dix minutes !

Peter se contenta d’un regard agacé, Andreas dégageait une aura de suffisance insupportable, sa façon de se tenir, son regard hautain, sa stature impressionnante. Il détourna les yeux et se remit à fixer le paysage avec une attention nouvelle, son agacement se retrouva très vite remplacé par une joie mêlée d’excitation, déjà quelques fermes apparaissaient, puis plusieurs maisons abandonnées. Au bout d’un temps qui lui parut interminable, le train se mit à ralentir avant de s’arrêter en gare. Le quai était bondé, il y avait des civils, mais également des hommes en tenue militaire qui fixaient la foule avec attention. Les deux frères n’esquissèrent pas un mouvement pour quitter leur compartiment, ils assistaient à la cérémonie depuis toujours et connaissaient la procédure. Quelques minutes plus tard, un homme en tenue officielle entra dans le compartiment, ils se levèrent sans un mot et le suivirent à l’extérieur.

Tout avait été méticuleusement organisé, ils suivaient l’homme en observant les rues avec attention, Peter aurait souhaité s’arrêter pour savourer le contentement qu’il ressentait. Rien n’avait changé, les rues, les maisons, rien, tout était conforme à son souvenir des cérémonies auxquelles il avait assisté dans le passé, mais leur guide ne ralentissait pas. Une centaine de mètres plus loin, ils arrivèrent aux files d’attente, la rue avait été coupée en deux, à gauche se trouvait la file des hommes et femmes qui avaient payé leur place, et à droite, celle des gagnants du grand tirage au sort. Les places pour la cérémonie étaient chères et limitées, pour que chaque personne ait une chance d’y assister, le gouvernement avait décidé, quelques années auparavant, d’organiser un grand tirage au sort à l’échelle nationale. Tandis qu’il dépassait les files, Peter baissa la tête, il ne pouvait s’empêcher de ressentir un certain malaise quant au traitement de faveur dont lui et son frère bénéficiaient, tous ces gens n’assisteraient probablement qu’une seule fois à la cérémonie, ils n’auraient jamais le privilège d’y être invités chaque année comme lui et son frère. Mais lorsque l’estrade apparut, il oublia ce sentiment de malaise. Elle avait été placée au milieu de la rue, même de loin, il voyait nettement les drapeaux immenses aux couleurs vives, les longs rangs de sièges où quelques personnes prenaient place, le comptoir sur lequel se trouvait une statuette dorée de la croix surmontée par l’aigle. Alors qu’ils s’approchaient, ils la virent enfin, la maison. Un filin doré entourait la façade, deux gardes se tenaient devant la porte d’entrée, leur visage était figé, ils ne prêtaient aucune attention à la préparation de la cérémonie. Peter se sentit empli d’un sentiment de fascination mêlée de crainte, c’était dans cette maison que tout avait commencé, que toutes ces batailles, toutes ces victoires avaient pu être menées et gagnées. Lentement, très lentement, il détourna le regard de la maison et rejoignit Andreas qui avait déjà pris place au premier rang. L’attente prenait place, ses pensées se remirent à dériver, passant par la joie d’assister à la cérémonie, la fierté de faire partie d’un peuple aussi puissant, mais également une légère tristesse quant à la pensée de l’absence de son ami Johan, qui ne pourrait sans doute jamais y assister. Sa famille avait dirigé l’une des plus grandes fabriques d’armes durant la Grande Guerre, après la victoire, le Führer avait reconnu leur contribution et leur avait assuré tous les honneurs. Mais les choses avaient mal tourné lorsque le conflit avec le Japon avait atteint son apogée, l’oncle de Johan avait organisé une conférence de presse au cours de laquelle il avait tenu des propos incompréhensibles avant de brusquement devenir agressif et de s’enfuir, on l’avait retrouvé trois jours plus tard, en train de danser seul au milieu d’une rue. Il avait disparu, plus personne ne l’avait revu, la famille avait tout fait pour étouffer l’affaire, mais les journaux étaient parvenus à relayer cette histoire aux quatre coins du Reich. Dès lors, leur nom avait été oublié, banni, effacé de l’Histoire, évoqué avec une honte proche du dégoût, pour Peter, la vérité était davantage nuancée. Une place dans la même école privée que lui avait été le seul privilège dont Johan avait hérité après un passé si glorieux qui avait participé à la victoire de la guerre.

Un mouvement sur l’estrade le ramena brusquement à la réalité. La file des hauts dignitaires nazis prenait place derrière le comptoir. Il sentit son estomac se contracter à l’arrivée de son père, qui ressemblait beaucoup à Andreas, épaules larges, grand, bien bâtit. Il occupait une place importante dans la hiérarchie, commandant en chef des terres conquises, son unique supérieur était Bormann lui-même: le dirigeant du Reich, héritier du premier successeur de Hitler. Son père fixait Andreas avec fierté et satisfaction. Peter baissa la tête, l’ombre massive de son frère semblait l’avaler tout entier. Il aurait tellement aimé pouvoir rendre son père fier de lui, obtenir un peu de reconnaissance. Mais il restait toujours le numéro deux, le garçon maigrichon indigne de sa lignée, pourtant il refusait d’en vouloir à son père, grâce à lui, il  pouvait assister à la cérémonie chaque année, avoir une base stable et puissante pour l’avenir, mais serait-il capable d’en faire un usage exemplaire comme Andreas ?

Le public se leva d’un seul et même mouvement, Peter quitta son père des yeux et imita les autres, tout sembla brusquement irréel, et il monta sur l’estrade. Costume parfait, épaules relâchées, menton levé, un air confiant et assuré. Martin Bormann était là. Il observa le public d’un regard froid, avant de prendre la parole:

- Il y a de nombreuses années, dans ce village même où nous nous trouvons, est venu au monde, l’homme qui allait devenir le sauveur de l’Allemagne, le dirigeant le plus puissant que le monde ait connu, l’homme qui à fondé un empire auquel rien ne peut résister, notre guide, notre sauveur, notre Führer !

Le public explosa sous les cris et les acclamations, Bormann poursuivit son discours, évoquant les grandes victoires, la façon dont leur ennemi s’était enfui aux Indes pour tenter une dernière fois de faire barrage, sans succès, il ne parla pas de la période sombre qui avait agité l’Empire quelques années après la victoire, ce discours n’était que fierté et réussite.

-… Édouard VIII a repris la place qui lui revenait de plein droit sur le trône d’Angleterre, tandis que mon grand-père, Martin Bormann, était désigné pour succéder au Führer. Beaucoup n’ont pas apprécié ce choix, ce à quoi Hitler avait réponse.

Il tira une feuille de papier et se mit à lire:
- « Mettez-vous bien cela dans la tête, j'ai besoin de Bormann pour gagner cette guerre. Certes, il est brutal et sans scrupules. C'est un taureau. Mais que chacun se dise bien que celui qui en veut à Bormann est contre moi, et que je ferai fusiller tous ceux qui s'opposent à cet »

Le public se mit à applaudir, Peter songea qu’être aussi haut dans l’estime du Führer devait être la plus grande fierté qu’un homme puisse avoir.
- Mon grand-père, poursuivit Bormann en haussant la voix, était l’un des hommes les plus proches de Hitler, il a été désigné pour lui succéder ! Mon père a été son premier filleul, et moi, je vous promets de faire honneur à notre Führer en faisant durer son empire sur plus de mille ans !

Il n’y avait plus de mots, tout le monde était transporté par la puissance qui émanait du discours, Peter ne faisait pas exception, il brandissait les poings en hurlant, Hitler était un dieu, il avait réalisé ce qu’aucun homme n’était parvenu à faire, tout le monde s’était ligué pour l’arrêter, mais son Empire était bel et bien là, puissant, immuable, éternel.

Sandra Frei, 1M10